Frédérique Ries







Islamophobie, piège sémantique…

04/15/2013

J’écris ceci en hommage à Fazil Say, célèbre pianiste turc de 43 ans condamné il y a une heure par la justice de son pays à 10 mois de prison pour avoir « insulté l’islam ». Condamnation politique pour ce militant athée, farouche adversaire de l’AKP au pouvoir. Il avait notamment déclaré qu’ « il y a un médiocre derrière tout islamiste ».

Prison donc. J’écris ceci en hommage à tous les Fazil Say de ce monde.

J’ai sous les yeux la Proposition de résolution relative à la lutte contre l’islamophobie, déposée par 6 sénateurs belges. Un texte de 9 pages, 14 considérants, 13 articles et quelques « développements ». En ce compris 3 pages de « définition ». Très fort je trouve pour un concept dont la définition justement continue de diviser les intellectuels, ce qui ne perturbe en rien les auteurs du texte. Ceux-ci proposent donc en lieu et place 8 critères d’identification. Si « plusieurs de ces critères » sont « fortement » présents (combien? comment ?), les islamophobes ainsi déclarés pourront être poursuivis par les procureurs généraux. Sont donc criminalisés d’office des délits sans définition. Je ne suis pas juriste, mais nous voilà à mon sens en plein dans l’arbitraire, dans l’effet comme dans l’intention.

Parce que, c’est quoi l’islamophobie ? Je m’en voudrais de tenter une définition là où les experts s’écharpent. Mais tout de même. Etymologiquement, l’islamophobie, c’est la phobie, donc la peur et le rejet de l’islam, élément avancé par les auteurs qui enchaînent aussitôt avec la conséquence de cette peur, l’hostilité envers les musulmans. Ce qui les autorise, croient-ils, à faire tout naturellement et tout au long de leur démonstration bancale un parallèle avec l’antisémitisme. Incohérence, péché originels !

L’antisémitisme, c’est la haine des Juifs, de gens, qui seraient coupables d’être ce qu’ils sont. L’islam, ce n’est pas un peuple que je sache, mais une confession.

Les discriminations, toutes les discriminations, en ce compris les actes d’hostilité à l’égard des musulmans, sont inacceptables. Et doivent être combattues. Mais cet objectif n’autorise en aucune façon à entretenir l’amalgame odieux entre tous. Les musulmans d’aujourd’hui, et heureusement, ne sont pas les Juifs des années 30, pour reprendre l’expression de Nicolas Zomersztajn. Quelque soient les discriminations dont ils puissent être les victimes et aussi insupportables qu’elles soient, elles n’ont rien à voir avec les persécutions nées de l’idéologie nazie, de l’exclusion de la vie sociale à l’étoile jaune et à la solution finale. Rien. Le prétendre, comme le fait ce texte, relève du négationnisme.

Dans le collimateur des 6 sénateurs, la liberté de critiquer l’islam et donc les libertés d’opinion et d’expression si chèrement acquises en Occident depuis les Lumières. L’islam est une religion que l’on a le droit, comme les autres, et à tort ou à raison de juger. On a le droit par exemple de ne pas aimer, et de critiquer le sort que l’islam réserve aux femmes. Le droit d’estimer que les combats que nous avons menés en Occident contre les discriminations de genre font de nos sociétés des sociétés meilleures à cet égard. Ceci nous rendrait coupables en vertu du critère n°3 ! (En France, il ne faut pas s’étonner que le Collectif contre l’islamophobie soutienne juridiquement les femmes verbalisées pour port du niqab!). Seraient coupables du même chef tous les musulmans modérés, ceux qui oseraient estimer que le Coran peut être critiqué, ceux là même qui sont menacés dans leur refus d’obtempérer aux barbus, et que nous devons défendre, un comble!

Et pour faire juste mesure, le critère n°6, qui taxe d’islamophobie ceux qui rejetteraient les critiques que l’islam formule à l’égard de l’Occident, nous imposerait le silence sur les diatribes violemment anti-occidentales de certains mollahs et prédicateurs de mosquée. Prêches que notre silence coupable avaliserait, puisque qui ne dit mot consent!

Je m’arrête. Le sénateur MR fourvoyé dans cette galère a retiré sa signature, un autre texte contre le racisme, contre tous les racismes sera déposé. Et je suis convaincue que nos sénateurs, en leur Assemblée plénière et dans leur sagesse, jugeront cette résolution pour ce qu’elle est. Il y va d’une certaine conception de nos valeurs fondamentales. L’Histoire, l’impératif devoir de mémoire qui est le nôtre, la séparation de la religion et de l’Etat, la liberté d’opinion, le droit d’expression y compris de blasphème ne souffrent pas d’accommodements. Raisonnables ou pas.